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 Téves Lány Kettős - E unus pluribum

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Téves Kettős
les Belles Gambettes
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Messages : 9
Localisation : Lac Balaton

Feuille de personnage
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Métier : Herboriste

MessageSujet: Téves Lány Kettős - E unus pluribum   Dim 19 Aoû - 15:01

TÉVES LÁNY KETTŐS

Mémorandum personnel :
Nom : Kettős
Prénoms : Téves Lány
Âge : 15 ans
Métier : pour le moment aucun, sûrement futur herboriste
Spécialités : génollagie (du grec "génos", le genre, et "allagi", changer) : bien que n’ayant pas encore expérimenté cette capacité dans sa courte vie – cela ne saurait sans doute tarder –, Téves a la capacité de changer de sexe à part entière ; cela influe donc sur tout son organisme, aussi bien physiquement que biochimiquement

Description physique :
Téves a plusieurs apparences différentes, qui pourtant se ressemblent toutes assez. C’est physiquement un jeune homme de taille moyenne, plutôt petit pour un homme, dans la grande moyenne des femmes de son temps. La peau blanche, il est mince et élancé, ses épaules ne sont pas larges et ses jambes font plus de la moitié de sa taille totale. Il porte de longs cheveux blancs tirant vers l’argent héraldique, qui lui courent aujourd’hui jusqu’au milieu du dos. Son visage a des traits que l’on qualifierai de fin pour un garçon, ou de moyen pour une fille. Deux petites oreilles rondes, un nez et une bouche comme la plupart des gens. Par contre, contrairement à la moyenne, il dispose d’yeux vairons : alors que l’un – le dextre – est bleu presque marin, l’autre – le senestre – est rouge. Mis à part ce détail, il est plutôt dans toutes les moyennes physiques de l’époque.
Concernant ces différentes apparences, il en a trois. Tout d’abord, une apparence qui est plutôt mineure en ce moment, celle d’un jeune homme tel qu’il vient d’être décrit plus haut. Il dispose de quelques habits glanés ici et là pour seul attirail masculin, dont une chemise de lin rouge, doublée de noir, et un pantalon de tissu grossier noir. La deuxième n’est pour l’instant pas apparue, mais il s’agit de celles d’une jeune fille, aussi bien physiquement que morphologiquement – comme par exemple la présence d’une véritable poitrine sur son torse –. Il a dans ce cas la chemise citée précédemment et une jupe noire pour se vêtir. La dernière, la plus courante, est celle d’une jeune fille, physiquement seulement, autrement dit, un travesti. Il dispose dans ces cas là d’un vêtement un peu plus couvert au niveau de la gorge – i.e. prenez ce mot dans son sens premier et médiéval –, ou bien d’une robe d’un rouge plus clair…

Description psychologique :
D’un point de vue psychologique, notre ami est… à la fois assez banal et totalement inédit – un petit peu comme nous tous j’aurais envie de dire –. Élevé en tant que fille, il n’a pas souvent l’initiative de prendre le dessus ou, justement, l’initiative ; bien que, des fois, sous l’emprise du stress, cela lui arrive de réagir comme un homme. Il a un caractère très calme et posé, assez doux également, ce qui n’empêche pas une tempête d’idées ou de sentiments de pouvoir siéger sous son crâne. Il n’a jamais vraiment eu l’occasion d’avoir de véritables amis, à une exception près, ce qui le rend plutôt renfermé sur lui-même et réservé, ne sachant jamais comment les gens vont réagir en voyant son œil.
Catégorie "j’aime/je n’aime pas", le jeune homme est plutôt neutre sur la plupart des sujets. Il n’y a pas grand-chose qu’il aime réellement, ou qu’il déteste réellement, mis à part son œil et son frère dans cette dernière catégorie. Téves n’est pas pour autant un "je-m’en-foutiste", c’est juste qu’il est modéré, et n’a pour l’instant trouvé que peu de chose faisant vraiment battre son cœur de plaisir, ou lui faisant grincer des dents de dégout.
Dans les faits "important", nous pouvons signaler que, – et cela s’expliquera par son éducation –, Téves est un cross-dresser malgré lui. Ses parents l’ont habillé, élevé et considéré dès sa naissance en tant que fille. Ayant vécu treize ans dans l’ignorance de son véritable sexe, il a encore du mal aujourd’hui à se considérer lui-même comme un homme à part entière, préférant soit le sexe féminin, soit un savant mélange des deux. Il est donc également un transgenre.
Dans les détails "secondaires", voire "insignifiants", nous pouvons tout de même préciser que Téves est gaucher. Non pas dans le sens où il écrit de la main gauche, car il n’a pas souvent, peut-être même jamais, tenu une plume dans ses mains de sa vie, mais il se sert beaucoup plus de sa senestre pour faire les différentes tâches qu’on lui demande, par exemple rattraper un objet au vol, ou compter de un à cinq… de toute façon, après, ça devient un peu grand à compter avec ses doigts…

Histoire :
Avant-propos : bien que n’ayant aucun aspect pervers ou pornographique, certaines scènes – surtout une en vérité – pourraient heurter la sensibilité des jeunes lecteurs (je me prends un coup de vieux à écrire ça…) par leur caractère osé et certes un peu cru. Je préfère donc vous prévenir d’avance : il s’agit d’une part de la fin du chapitre III pour l’aspect physique, et des chapitres III et IV pour l’aspect psychologique – même si celui-ci est plus faible –…
Maintenant que vous voici prévenus, bonne lecture (et bonne correction à qui de droit) !


I – NATALIS
An de grâce mil quatre cent soixante-cinq. Le quatrième jour de février était à peine commencé que, dans un village perdu au beau milieu de l’Europe orientale, un peu au nord du lit du Danube, on entendait sortir d’une cahutte des cris, des ahanements et de multiples gémissements d’une femme qui était en train de mettre au monde son enfant. Dans la petite masure, une bénévole du village recrutée en tant que sage-femme pour l’occasion aidait du mieux qu’elle le pouvait la future mère à accoucher. À côté d’elles, un mari dans tous ses états, s’inquiétant pour elle, et qui, tenant fermement la main de son épouse dans les siennes, se demandait si elle allait survivre à cette épreuve que le Seigneur lui avait envoyée.
Si la sage-femme et l’homme respiraient calmement par rapport à la souffrante, cela ne les empêchait pas de former tous autant qu’ils étaient un petit nuage de vapeur à chacune de leurs expirations, à chaque fois qu’ils prenaient la parole. Malgré la saison plutôt avancée, l’hiver se faisait encore sentir dans la région, d’un froid qui serait de plus en plus vigoureux jusqu’au début du troisième mois ; il se passerait ensuite une autre lunaison avant que les premières plantes revivent, et que la nature renaisse de ses cendres enneigées…
Tout s’était plutôt bien passé durant la première heure de l’accouchement : pas de difficulté excessive, pas d’anomalie dans le processus, le bébé arrivait lentement, mais sûrement. Mais là, subitement, cela s’était compliqué. Impossible de savoir comment, impossible de savoir pourquoi. La seule chose qu’il était possible de faire était de se dépêcher pour éviter à madame de mourir en couches, ce qui arrivait malheureusement fréquemment ces temps-ci, qui plus est en hiver. Mais, concernant cela, notre bénévole s’en sortait plutôt bien. Elle s’activait, enjoignant la jeune femme enceinte à effectuer les gestes habituels dans cette situation là, quand soudain elle s’exclama :
"Ah ! Il me semble bien que le voilà !"
En effet, une tête commençait à apparaître. Un ultime effort, et le bébé put enfin sortir du ventre de sa mère, pousser son premier cri, et être définitivement coupé de sa génitrice en même temps que le cordon ombilical était sectionné. C’est enveloppé dans un linge qu’il fut présenté à ses parents, accompagné d’une phrase qui resterait sûrement célèbre pour des siècles et des siècles.
"Le voilà ! C’est un beau garçon…"
Il passa d’un bras à un autre, et fut donné à sa mère. Homme et femme le regardèrent, se consultèrent du regard l’espace d’une seconde, et alors ils annoncèrent en chœur ce qui allait accompagner cet enfant durant toute sa vie.
"Igaz Fiú. Igaz Fiú Kettős"
Alors que rien ne semblait pouvoir perturber le bonheur de cette nouvelle famille, la jeune mère fut prise de nouvelles convulsions. Alarmé, son homme lui demanda :
"Leána ! Qu’est-ce qu’il y a ?!"
Ladite Leána ne répondit pas, le visage tordu de douleur, courbée en l’air sur son lit, poussant des gémissements à vous fendre le cœur. Elle semblait torturée par le Malin lui-même ; elle en pleurait, elle criait, mais cela ne semblait pas vouloir s’arrêter. Son mari se précipita sur la sage-femme, la saisissant par les épaules.
"Que lui arrive-t-il ? Baja, qu’est-ce qu’il se passe ?"
Baja elle non plus ne comprenait pas pourquoi la jeune femme se tordait ainsi de douleur. Avait-elle, en mettant au monde son fils, été victime d’un diablotin, celui-ci lui déchirant maintenant les entrailles de l’intérieur ? Ou alors… à moins que…
"Non…", fit Baja, "Ce ne peut pas être… d’autres contractions ?"
Leána leva la tête, ses yeux embués de larme, aveuglée par la douleur, mais pas rendue sourde : cela lui semblait totalement absurde. Elle serait enceinte de… de jumeaux ?
La sage-femme s’activa de nouveau autour d’elle. Elle demanda également de l’aide au jeune père, car il allait de nouveau l’être en moins d’une demi-heure.
"Andrej, pouvez-vous veiller à ce que votre femme ne s’évanouisse pas ? Ce deuxième enfant se présente plus difficilement que le premier, elle pourrait bien ne pas voir le matin à cause de ceci…"
Il ne se le fit pas dire deux fois, et, à nouveau, Baja et Andrej firent de tout leur possible dans ce froid agressif pour que Leána ne trépasse pas en donnant la vie à un deuxième don de Dieu. Il leur fallut presque trente minutes avant de pouvoir sortir correctement le second bébé, qui s’était mal présenté, totalement retourné. Baja le sécha dans un autre linge, coupa encore une fois le cordon ombilical, et le regarda attentivement. Une lueur d’effroi se marqua sur son visage.
Andrej et Leána l’avait remarqué, et leur teint pâlit très rapidement à cet instant. Ils s’attendaient à tout : un enfant mort-né, une malformation, une tache de naissance étrange… Lorsque la sage-femme leur présenta le petit être, elle dit d’un ton grave :
"J’ai deux mauvaises nouvelles pour vous…"
Ce qu’ils découvrirent à cet instant les soulagea, car l’enfant était bien constitué, mais ils furent également paralysés, comme horrifiés. D’une part, l’enfant avait les yeux vairons : son œil droit était d’un beau bleu presque marin, mais le gauche était rouge et plutôt sombre, tel un mélange de sang et de nuit. Bien que rare en raison de son jeune âge, ses cheveux prédisaient également une chevelure d’un blanc argenté. Mais d’autre part…
"Le… Leána…", articula difficilement Andrej, "c’est… c’est un garçon aussi."
Leána s’en mordit la lèvre au point d’y faire perler une petite goutte de sang. Il y avait pourtant de quoi : dans la région, les naissances de jumeaux étaient déjà rares ; mais si le couple gémellaire était en plus du même sexe, la légende disait que le malheur s’abattrait d’abord sur la famille, puis sur le village, et enfin sur les deux enfants. Quand ces rares cas où deux garçons ou filles naissaient jumeaux ou jumelles, la coutume allait de se séparer du cadet, et les manières étaient à peu près toujours les mêmes : l’abandon, ou l’infanticide.
"Pas question que je donne mon enfant en pâture à ces superstitieux !", affirma dans un souffle Leána, encore faible. "Ils ne me sépareront jamais de mes deux enfants !"
Son mari la questionna du regard, voulant savoir ce qu’elle allait faire pour garder ses deux enfants sans devoir quitter le village, ni les affronter. Baja elle aussi était impatiente de le savoir.
"C’est assez simple…", dit la jeune mère en regardant l’enfant.
Et c’est ainsi que, en ce quatre février mil quatre cent soixante-cinq, alors que l’église n’avait pas encore fait retentir dans la bise glaciale une mélodie de quatre coups de cloche, alors que mon frère aîné n’avait même pas passé une heure parmi les vivants, je vins au monde. Mon nom est Téves Lány Kettős, deuxième enfant d’Andrej et Leána Kettős, et il m’a fallu un certain temps avant d’apprendre que j’étais ce que l’on nomme un garçon…


II – DIABOLUS IN MUSICA
Durant toutes mes jeunes années, lorsque je me référais à moi-même, c’était en effet en tant que sœur cadette de Igaz Fiú Kettős. Ce dernier, comme Père, Mère, et tous ceux que je connaissais me désignaient également de cette manière. Et c’est donc ainsi que je m’en vais narrer les événements qui se sont produits durant les cent cinquante premiers cycles mensuels de ma vie, c’est-à-dire pour parler plus couramment un peu moins de treize ans, avant que je ne découvre – tout du moins en partie – qui j’étais, et ce que j’étais réellement…
J’ai tout d’abord vécu, tout comme mon jumeau, jusqu’à l’âge de trois ans dans la maison familiale, et à l’extrême limite dans un périmètre de cinq mètres au-delà de la porte d’entrée. Alors que mon frère a su marcher très tôt, il m’a fallu attendre quatre ans pour que je puisse convenablement faire dix pas sans tomber à la renverse. De même, ses premières dents et ses premiers mots sont arrivés beaucoup plus rapidement que pour moi, malgré tous les efforts de mes parents pour me faire les crocs avec un petit couteau en griffe de loup. Tout portait à croire que j’étais en retard, voire attardée, à part, et qu’il me fallait du temps inutile aux autres. J’aurais voulu montrer que non, que j’étais tout aussi normale que n’importe qui. Malheureusement, je n’y arrivais pas souvent. Mes parents me portaient de ce fait sûrement plus d’attention qu’à Igaz, et je crois bien que cela le rendait un peu jaloux. Ce doit être à cause de cela que nous ne nous sommes jamais vraiment bien entendu, et que tout a fini par s’envenimer au fil des ans.
Au village, pourtant, il n’y en avait que pour lui. Les voisins le préféraient à moi : ils le trouvaient plus malin, plus fort, disant à qui voulait l’entendre qu’il "tenait tout particulièrement de son père, ce gamin" ; moi, on me donnait de temps à autre un regard en coin, histoire de vérifier que je ne chapardais rien ; des fois, c’était même pire, et on me fixait comme une bête curieuse que l’on peut voir dans les foires, une anomalie qui était tout sauf un être humain, et qui pouvait par conséquent vous apporter distraction, vous changer de l’habituel monotonie de votre vie. Je détestais cela, et Igaz considérait sûrement cela comme une petite vengeance personnelle sur "la petite chérie de Père et Mère", et cela lui regonflait l’ego. Je ne lui en voulais pas : après tout, ce n’est pas moi qui étais responsable de tout ceci. C’était la "faute à pas de chance", en quelques sortes…
Nous n’avons jamais vraiment été en compétition ouverte, mais mon frère se plaisait à me dépasser, et je ne voulais pas lui faire toujours le plaisir de rester en arrière, Alors, lorsqu’à six ans je croyais enfin l’avoir rattrapé sur le plan du développement, je me rendis compte qu’il avait encore une bonne avance sur moi : monsieur s’était déjà fait ses premiers amis. Les autres garçons du village jouaient beaucoup ensemble, et Igaz fut rapidement intégré à leur groupe. Quant à moi, de mon côté, les filles ne m’adressaient pas la parole, ou alors très froidement, presque en adultes. Elles me fixaient avec dédain, et attendaient à en perdre patience que je passe mon chemin pour recommencer à jouer ou à discuter entre elles, dans leur cercle d’intimes. Encore, j’aurais pu être détestée des filles, et appréciée par les garçons, mais c’était même pire. Tous autant qu’ils étaient, s’ils me parlaient, c’était en me surnommant "Bolus", leur diminutif pour Diabolus. Car, selon eux, avec un œil sur deux de rouge comme le mien, je n’étais pas une humaine. Je ne l’étais qu’à moitié, l’autre partie de mon être s’apparentant à une démone.
"Eh, Bolus ! Comment tu vas ? Ah non, j’oubliais, t’es trop bête pour comprendre…"
"Alors, Bolus ? Ça fait quoi ton œil ? Tu vois la vie en rouge ?"
"Dis, Bolus, tu joues avec nous à on brûle la sorcière ? C’est toi qui fais la sorcière, bien sûr."
J’avais parfois envie de pleurer. J’avais souvent envie de leur crier au visage : "Je m’appelle Téves !". La plus forte de ces pulsions, qui revenait pratiquement tout le temps, était de leur planter mes ongles dans le bras jusqu’au sang, jusqu’à voir perler sur leurs membres ce liquide rouge qui s’accordait si bien avec mon œil gauche. Souvent, je souhait même que ce dernier soit un vrai don de Dieu, et qu’il fasse disparaître dans les flammes éternelles tous ces imbéciles qui s’adressaient à moi comme à un monstre de foire, comme à un être indigne de respect, comme à une non-humaine. Peut-être malheureusement, je n’en faisais rien, ravalant le plus souvent mes larmes et passant mon chemin, me jurant que le Seigneur ne laisserait pas tout cela impuni bien longtemps.
Mais il faut croire que Notre Père était plus occupé ailleurs, car pour mon plus grand malheur la situation resta comme impunie deux longues années : je n’eus aucun vrai contact amical avec quelqu’un d’autre que mes parents avant mes huit ans. Mais le jour où j’ai rencontré ma première, seule et véritable amie restera gravé dans mon esprit jusqu’à la fin des temps.
Je rentrai d’une corvée quotidienne imposée par le rythme de vie familial, ayant noyé dans le travail mes tracas quotidiens, lorsque j’entendis une voix derrière moi, qui, pour une fois, ne me semblait pas agressive ou moqueuse. La phrase aurait pu sonner comme un cliché si elle était plus utilisée dans mon village auprès des gens que je connaissais.
"Tu as de beaux yeux, tu sais ?"
Je me retournai, étonnée de ce commentaire. Je m’attendais à voir encore quelque enfant de mon âge me railler, ou un des vieux du village qui voulait cracher son venin sur la nouvelle génération, mais il n’en était rien de tout cela, et je restai bouche bée face à mon interlocutrice. Car en effet, en face de moi se tenait une jeune fille d’au minimum quatre ans mon aînée, avec de longs cheveux châtains et un visage plutôt pâle, mais pas désagréable à regarder, tel un pétale de rose. Ce qui attira à cet instant mon regard sur ce visage, ce fut surtout ses yeux, ou plutôt son œil : si le senestre était d’un vert émeraude magnifique, le dextre était dissimulé sous un bout de tissu blanc qu’elle portait roulé autour de la tête. Elle était souriante, et me regardait en laissant transparaître une véritable sincérité. Je me dis que j’avais enfin trouvé quelqu’un qui ne m’agresserait pas.
"Eh bien, tu n’as pas de langue ?", plaisanta-t-elle devant mon mutisme.
"Dé… désolée…", fis-je en regardant au sol.
"Il n’y a pas de quoi être désolée. Je t’ai fait un compliment, tu n’étais pas obligée non plus d’y répondre.", dit elle avec un sourire franc aux lèvres.
Je relevai la tête vers elle, et souris à mon tour. Un instant plus tard, elle se saisissait des pans de sa tunique, et faisait une petite révérence polie, pour se présenter.
"Je m’appelle Anastasýa. Là d’où je viens, dans mon village, ils me surnomment Nasta la Borgne. Fais comme bon te semble, je ne suis pas bloquée au niveau des appellations."
Après un instant à enregistrer cette information, je me rendis compte de mon impolitesse de la laisser sans répartie, et je pris alors à mon tour ma robe dans mes mains et, la relevant jusqu’à la limite du courtois, je saluai Anastasýa respectueusement.
"Je suis Téves Lány Kettős, fille d’Andrej et de Leána Kettős."
J’hésitai quelques secondes, ne sachant si je devais aussi me présenter avec l’horrible et abhorré surnom dont j’avais hérité, puis terminai :
"Ici, on me surnomme Bolus, un diminutif de Diabolus. C’est à cause de mon œil…"
Je terminai ma phrase en regardant au sol, et en mâchonnant les derniers mots. Ma jeune interlocutrice me pris le menton dans son poing serré, me releva la tête, et sourit.
"Il n’y a pourtant pas de quoi, je les trouve magnifique, moi, ces yeux. Le bleu rappelle la mer, l’élément aquatique, le calme, tandis que le rouge représente plus à mes yeux le Soleil, le feu, la force. Il est vrai que ce n’est pas ce qui est le mieux vu, mais tu ne devrais pas en avoir honte !"
"M… me… merci…", bégayai-je, un peu gênée par ce nouveau compliment auquel je n’étais pas habituée le moins du monde.
Me voyant bafouiller, Nasta se mit à rire, et ce rire était clair, résonnait comme un tintement de cristal, m’irradiait de sa lumière tel un rayon de soleil, et cela me mit un grand baume au cœur. En réponse, un sourire un peu niais se dessina sur mon visage. Paradoxalement, alors que je venais juste de la rencontrer, je me sentais en toute confiance avec elle, comme si j’avais enfin trouvé une grande sœur qui aurait pu me comprendre.
"Bien", reprit la jeune fille, "J’adorerai passer tout l’après-midi à parler avec toi, mais mon père m’a envoyé vendre du blé dans les villages voisins. Peut-être peux-tu m’aider ? Sais-tu si l’un de tes voisins aurait besoin de cette céréale ?"
Je remarquai effectivement qu’elle portait sur son dos une sorte de pot en terre entouré de bois, rempli selon ses dires de blé. J’acquiesçai et lui donnai une réponse orale positive : la disposition du terrain sur lequel était bâti notre village et la qualité de la terre qui composait son sol n’étaient pas des plus favorables à la culture des plantes agricoles telles que le blé ou l’orge, et nous aurions pu en manquer cruellement pendant les hivers ou les périodes de disette si un tel commerce n’existait pas avec les villages qui nous entouraient. Tout de même, je félicitai intérieurement Anastasýa pour son courage et sa persévérance : il n’était pas forcément simple de passer trois jours à crapahuter sur un sol en grande partie inhospitalier pour vendre des céréales d’un village à l’autre.
"Parfait !", dit-elle dans un soupir de soulagement, "Voudrais-tu bien me montrer là où j’ai le plus de chances de vendre ma livraison, Téves Kettős ?"
Je m’étonnai de ce formalisme, mais je remarquai bien vite à son ton que ce n’était qu’un trait d’ironie, et, un grand sourire collé sur le visage, j’ouvris la marche, lui montrant de ce fait la direction à suivre. J’utilisai d’ailleurs le même ton et le même humour pour lui répondre.
"Bien sûr, Demoiselle Anastasýa ! Suivez-moi !"
À partir de ce jour, la vie me sembla plus radieuse avec Nasta à mes côtés. J’avais trouvé une véritable amie, et les moqueries des autres enfants semblaient ne plus m’atteindre. J’étais dans un monde qui m’avait été trop longtemps refusé, un monde de bonheur et de rire, un monde que je n’avais atteint auparavant que la nuit, lorsque je rêvais.
Anastasýa ne vint pas habiter dans mon village, mais elle passait souvent me voir, venant des fois deux fois la semaine jusqu’à chez moi. J’attendais toujours ses visites avec une grande impatience, mais quand elle arrivait, c’était comme si nous nous étions quittées la seconde précédente. Nous nous amusions, ou nous discutions ensemble, la différence d’âge n’influençant en rien notre amitié, à mon grand soulagement. Lors de nos grandes séances de discussion, elle profita du fait qu’elle soit plus âgée que moi pour m’enseigner beaucoup de choses qu’elle avait compris sur les garçons : leur façon de se comporter, de chercher à savoir qui était le plus fort, pour pouvoir ensuite avoir une chance d’obtenir la fille de leur choix. Mais pourtant, ses connaissances ne se limitaient pas à cela ; par rapport à celles que je pouvais avoir avant de la connaître, elles étaient bien vastes : se faire des outils rudimentaires avec de simples pierres, apprivoiser un petit chien, ou même un loup si celui-ci n’était pas trop vieux, reconnaître les champignons et plantes comestibles, et ceux à éviter… elle semblait être une mine de savoir inépuisable.
Un jour, alors que nous étions assises sur un muret de pierres récoltées dans une carrière voisine, que je savais située à un peu moins d’une lieue au nord du village, je remarquai que mon amie portait une flûte en bois à la ceinture, mal dissimulée dans les plis de sa tunique. Je lui fis la remarque, voulant savoir ce qu’elle faisait en possession d’un instrument de musique, si elle l’avait faite elle-même, et si elle savait bien en jouer. Après avoir répondu de façon modeste à toutes mes interrogations, elle me sourit de son éternel sourire sympathique qu’elle avait tout le temps pour moi.
"Voudrais-tu que je t’apprenne à en jouer quelques notes, Téves ?", me demanda-t-elle en retirant l’instrument de sa ceinture en corde et me le tendant.
Je ne répondis pas, interdite : la musique, et en particulier les instruments à vents telle la flûte, m’avaient toujours fascinée, et jamais je n’aurais cru ni parler à une musicienne – qu’elle soit amatrice ou barde reconnue – ni me tenir aussi près d’un instrument de musique.
Devant mon indécision, Nasta me la mit dans les mains, et m’enjoignit d’un regard doux de souffler dedans. Je regardais tout d’abord le tube de bois. Au vue de son état, elle l’avait sûrement taillée elle-même, et je n’osais le toucher plus que cela, de peur de l’abîmer. Mon amie me dit à nouveau de jouer, et, après un autre instant d’hésitation, j’approchai enfin ma bouche du tuyau.
Les doigts délicatement posés sur le corps de l’instrument, je soufflai doucement, avec un rythme et un flux d’air réguliers. Un son grave en sortit, et mes yeux s’illuminèrent : je faisais de la musique ; pour la première fois de ma vie, je faisais de la musique !
Anastasýa me regarda avec un nouveau sourire, me donna quelques conseils pour placer mes doigts sur le long manche, canaliser mon flux d’air, ce qui me permit d’améliorer les sons que je faisais sortir de la flûte. Elle m’apprit ensuite à jouer quelques cantiques. Les mélodies n’étaient pas toutes des plus simples, mais j’étais plutôt fière de me débrouiller sans trop de fausses notes et de cacophonie. Nasta me regardait comme si elle était fière de moi.
Je m’arrêtai au bout d’une vingtaine de minutes, tenant le tube de mes deux mains devant moi. Nous nous mîmes alors à parler de tout et de rien, passant parfois du coq à l’âne, mais nous arrêtant rarement de parler, tout en regardant au loin ce qui devait être un groupe de cerfs traverser la forêt.
Je finis par reposer la flûte entre nous deux. Je remarquais alors que c’était sur le côté droit de Nasta, celui de son œil borgne, et je m’apprêtai à la déplacer pour lui rendre en main propre, quand elle s’en saisit sans regarder, et la rangea à sa ceinture. Et tout ceci sans aucune hésitation dans ses mouvements, à aucun moment.
Je la regardai, intriguée. Comment avait-elle pu faire pour deviner où était précisément l’instrument, malgré son défaut oculaire ? Je le lui demandai alors.
"Nasta ?Comment t’es-tu saisi de ta flûte du premier coup, sans regarder, et sans savoir qu’elle était précisément ici ? Tu es pourtant borgne…"
Elle se retourna vers moi, et me rendit un énième sourire.
"On n’est pas forcément ce que l’on feint d’être."
Alors que je m’apprêtai à lui demander d’éclaircir son énigmatique phrase, elle mit ses mains derrière son crâne et défit le nœud qui retenait son cache-œil. Elle le retira prestement, et mon montra ce qu’elle avait gardé caché jusqu’ici : son œil dextre n’était pas mort, bien au contraire, il était rouge sang comme le mien.
"Il faut croire que nous sommes plus proches que nous voulions le croire."
Je restai interdite un long moment, puis finit par acquiescer. Elle remit son bandage, et indiqua d’un doigt sur sa bouche que tout ceci devait rester entre nous.
"Secrets d’amies !", susurra-t-elle d’un air espiègle.
J’acquiesçais une fois encore, et nous reprîmes nos discussion, comme si de rien était. Je ne fis plus jamais mention de son œil droit à Anastasýa, et elle n’en parla plus elle non plus. Ceci était à garder en cas d’extrême nécessité, et j’espérai qu’il n’y en aurait jamais. Si seulement elle avait su que je cachais moi aussi un secret à taire.
Si seulement moi-même je l’avais su à l’époque…


III – ACTA FABULA EST
Ce fut un peu plus d’un an après que j’eus rencontré Nasta, alors que j’allais rapidement sur mes neuf ans – peut-être neuf ans et demi –, que certaines choses auraient du commencer à me mettre la puce à l’oreille. Pourtant, je n’y prêtais guère attention sur le moment. En même temps, lorsque l’on ne sait pas quoi chercher, on ne peut pas forcément faire attention à ces indices…
Je commençais vraiment à grandir, désormais, et Mère me força rapidement à mettre autour de la partie haute de mon buste un vêtement qui, selon moi, s’apparentait à un linge. Au fur et à mesure que j’engrangeais les jours, les semaines, les mois et les années, elle le remplissait de plus en plus de choses diverses et variées, telles de la farine, des condiments, des linges, et d’autres. Tout ce qui lui passait sous la main et qui lui semblait malléable finissait dans ce que j’appellerais plus tard le plus naturellement du monde "ma gorge". Elle ne m’en avoua pas la raison, mais me disait simplement à chaque fois que je lui demandais une explication que "toutes les filles de mon âge se devaient d’avoir cette apparence", et que je la remercierai sûrement plus tard de se soucier de mon apparence. Et, effectivement, quand je regardais désormais plus attentivement toutes celles qui fuyaient ma présence depuis des années, elles étaient comme Mère me les avaient décrites : avec deux bosses rondes sur la poitrine. Comme moi.
Je ne parlai pas à Anastasýa de mon histoire de soutien-gorge et de seins. Je pensais qu’elle était comme moi, comme nous toutes, et – trouvant tout de même un peu gênant de parler de ça, même à une amie, et surtout après que nous nous étions promis de ne plus parler de son œil placé sous le sceau du "secrets d’amies" – je ne fis jamais mention de ma poitrine, ni de la sienne. Elle, de temps à autres, trouvait que j’étais bien formée pour mon jeune âge, et je prenais ça avec le sourire, comme si elle se moquait gentiment de moi. Si seulement j’avais su…
C’était bien une fois où j’étais en avance sur mon jumeau. Car mon frère, quant à lui, commençait à se développer aussi, bien qu’ayant près d’un an de retard sur moi cette fois-ci : nous avions désormais dix ans chacun, et tandis que je gagnais en formes courbes, lui prenait du muscle.
Nous nous ressemblions de moins en moins ; lui, cheveux courts et bruns, yeux gris, commençant à grandir et à avoir une forte carrure, tel notre père ; moi, plus petite, plus fine et élancée, les yeux bleu et rouge, les cheveux blancs, ressemblant plus à notre mère. Nos tenues se différenciaient elles aussi de plus en plus : adieu les rares pantalons que l’on m’autorisait jadis à porter, la robe – qu’elle soit à un, deux ou même parfois trois jupons comme celles des festivités – était devenue l’un des seuls vêtements dont Père et Mère me permettait de me vêtir.
De même, le regard que je portais aux choses et aux êtres commença à se métamorphoser. Avec les années, je voyais les garçons et les filles de mon âge sous un autre angle. Lorsque j’en parlai une fois avec Mère, elle me dit :
"C’est normal : tu grandis, Téves. Bientôt, dans quelques années sûrement, tu seras mariée à un homme qui t’aimeras, et vous aurez de magnifiques enfants."
Mensonge hypocrite, mais je ne pouvais m’en douter à l’époque. Je n’aurais jamais su déceler l’infime hésitation que ma mère laissa percevoir à ce moment dans sa phrase. Du coup, j’enchaînai directement, me renseignant sur un aspect de la génétique de mes possibles enfants qui aurait pu leur être défavorable si je le leur transmettais.
"Mère, est-ce qu’ils auront eux aussi les yeux comme les miens ?", lui demandai-je.
"Je ne pense pas", répondit-elle après une pause, "mais peut-être vaut-il mieux qu’ils n’aient pas ce problème. C’est plutôt mal vu."
Je ne répondis pas, mais je ne pouvais qu’acquiescer en mon for intérieur.
Nasta passa de plus en plus de temps au village. Elle venait désormais trois fois en moyenne par semaine, et je n’imaginai même pas le rythme de marche qu’elle devait s’imposer pour franchir une telle distance dans de tels temps. Elle passait plus de temps chez moi que chez elle ; mais, encore heureux pour elle et moi, elle finit, la veille de mes douze ans, par s’installer avec sa famille dans une maison en retrait du centre-ville. Je ne voyais que rarement ses parents ou ses frères et sœurs, car elle venait le plus souvent me chercher à ma porte. Tout ce que je savais d’eux, c’était ce qu’elle avait bien voulu me raconter : son père était paysan, et avait commencé à niveler un espace derrière sa nouvelle maison pour faire un coin de culture propice aux céréales qu’il affectionnait tant ; sa mère faisait de la poterie, et elle put rapidement alimenter le village en assiettes et en récipients divers et variés ; Anastasýa avait un frère de mon âge, qui aidait son père au champ, un petite sœur d’environ six ans qui affectionnait aider sa mère à préparer la glaise et l’argile pour la poterie, et sa mère attendait une petite fille. C’était une famille plutôt nombreuse, nous n’avions encore jamais vu un aussi grand nombre d’enfants au village. Mais, si les ragots circulèrent un premier temps, ils s’arrêtèrent rapidement, et ma meilleure amie et sa famille furent parfaitement intégrés à notre village en moins de trois mois.
Nasta et moi passions désormais la plus grande partie de notre temps à discuter de choses et d’autres, ou à jouer les mélodies que nous connaissions avec sa petite flûte. Je me sentais en confiance avec elle, comme avec une véritable sœur, la sœur que je n’avais jamais eue. Je pense que c’était réciproque, car mon amie passait presque plus de temps avec moi qu’avec sa famille. Si ça n’avait tenu qu’à elle, il y a longtemps qu’elle aurait demandé à ses parents de m’adopter. Elle m’avait déjà parlé de ceci avec son éternel et magnifique rire clair, et nous étions partis dans une scène hypothétique, où l’on aurait pu envoyer son frère à ma place chez moi, formant ainsi d’un côté une famille de deux garçons et trois filles – prochainement quatre – de l’autre côté. À ce moment, elle partit dans un éclat de rire qui la plia en deux. Je lui demandai ce qui lui arrivait.
"J’essaye d’imaginer…", répondit-elle lorsqu’elle réussissait à récupérer son souffle, "j’essaye d’imaginer mon frère dans… dans… dans tes robes !"
Je fis à mon tour l’essai dans ma tête, et je tombai à quatre pattes, morte de rire moi aussi. Ça ne manquait pas de cocasse : un garçon dans une robe ! Qu’est-ce que ça pouvait bien donner ?
Un jour, alors que l’été de cette année quatorze cent soixante-dix-sept s’annonçait dans toute sa splendeur, Anastasýa m’emmena en forêt, située à quelques centaines de mètres au sud et à l’ouest du village. Nous fîmes une balade qui me sembla durer tout l’après-midi. Elle me montrait les différents endroits qu’elle connaissait, les plantes qu’elle reconnaissait et dont ma mère – avec qui elle entretenait de très bonnes relations – lui avait vanté les vertus médicinales, et je la suivais en l’écoutant attentivement.
Cela faisait peut-être une heure et demie que nous nous promenions dans la sylve, et tout se passait pour le mieux. Lorsque tout à coup, elle se retourna vers moi. Je voulus la questionner du regard, mais je n’en eus pas le temps. Avant cela, elle passa une main derrière ma tête, m’attira vers elle et, alors que je perdais l’équilibre et lui tombai dans les bras, elle plaqua ses lèvres contre les miennes. Alors qu’elle les fermait, je gardai les yeux grands ouverts, en état de choc. Pendant une dizaine de secondes, elle maintint nos lèvres collées les unes aux autres.
Lorsqu’elle relâcha son étreinte, se reculant, je tombai à terre, réduisant à peine l’impact de ma chute avec mes mains, et regardant dans le vide, mon corps agité de spasmes réguliers. Elle s’essuya la bouche furtivement du bout de l’index, et détourna son regard de mon être.
"Désolée… Je… je ne sais pas ce qui m’a pris."
Je tremblai de plus en plus fort, et je finis par croiser mes bras sur mon corps, toujours choquée. Je ressentais encore ses lèvres sur les miennes, la chaleur de son baiser me traverser le corps, sa proximité m’apaiser et me prodiguer la plus grande des satisfactions.
Pourquoi ? Nous étions pourtant deux filles ? Anastasýa ne pouvait pas être… être amoureuse de moi ? C’était… ce n’était pas logique… !
On nous avait toujours appris, ma mère en tête, que l’amour n’était possible qu’entre un garçon et une fille, et que le reste était l’œuvre du Malin, une illusion qu’il envoyait pour nous détourner de la voie que Dieu nous montrait. Alors, pourquoi ? Pourquoi moi aussi je ressentais désormais cette attirance vers ma seule amie ?
"Téves…", commença-t-elle, avant de se taire devant mon propre mutisme.
Nous ne nous regardions pas, nous ne nous parlions pas. Et puis tout à coup, sept mots tranchèrent le silence de la forêt qui nous entourait.
"Je… je crois bien que je t’aime…"
Je ne me souviens plus qui de nous deux prononça cette phrase. Peut-être moi, peut-être Nasta, peut-être même toutes les deux en même temps. Je me souviens juste que l’instant d’après, je me relevais, Anastasýa se tournait à nouveau vers moi, et nous étions dans les bras l’une de l’autre, nous embrassant avec toute la force que notre jeune amour pouvait opposer aux interdits de l’Église porteuse du message divin. Nous nous cherchions, nous expérimentions chacune de notre côté.
Je ne comprenais pas pourquoi Nasta était amoureuse de moi. Je n’avais que douze ans, et elle dix-sept. Il devait y avoir bien des garçons de son âge qui auraient été ravis de s’accaparer son cœur, alors pourquoi moi, une fille de cinq ans sa cadette, j’avais réussi cette épreuve ?
Je ne le savais point, mais devant la douceur des baisers et des caresses que m’offrait Anastasýa, je n’en avais que faire de détails aussi futiles.
Notre instant de bonheur et d’amour interdit dura plusieurs minutes, chaque baiser enchaînant sur un autre. Nous roulâmes ensemble dans l’herbe forestière, profitant de cette intimité rassurante au maximum. Nous nous mîmes ensuite en route, main dans la main, profitant de cette proximité complice, mais nous terminâmes la route qui nous ramenait chez nous à une petite distance l’une de l’autre, ne voulant attirer l’ire des villageois sur nos deux petites têtes. Nous nous séparâmes devant chez mon amie, et j’œuvrai ensuite à satisfaire les tâches domestiques qu’il restait à faire. Je n’en dis mot à personne, et on ne me demanda rien. Je devinai que Nasta en faisait de même chez elle.
Alors que la journée resterait sûrement dans mes mémoires comme la meilleure que j’ais jamais vécue, ce soir-là fut l’un des pires de ma jeune vie. Je venais de me coucher une vingtaine de minutes auparavant, et je n’arrivais pas à trouver le sommeil facilement, lorsque j’entendis du bruit dans la pièce d’à côté. Vêtue d’une simple chemise de nuit noire un peu courte, j’allai voir ce qui se passait. Père et Mère étaient déjà couchés, et je ne voyais pas qui pouvait être la cause de ce qui me semblait être un murmure. Je ne remarquai pas que le lit de mon frère, situé à côté du mien, était vide.
Lorsque j’entrouvris la porte menant à la pièce centrale, j’eus un petit cri de surprise, que j’étouffai rapidement : mon frère, ainsi que deux de ses amis, étaient en train de faire un jeu de cartes, et lui était en train de parier les provisions que nous avions durement amassées pour l’hiver prochain. Manifestement, il n’était pas en train de remporter la manche, et je craignais pour nos réserves.
La porte grinça, et les trois garçons se retournèrent vers l’endroit où j’étais cachée. Mon frère se leva de table, s’avança vers moi, me dissimulant le peu de lumière qu’ils avaient laissé dans la pièce, et ouvrit la porte en grand d’un coup vif. Cette fois-ci, elle n’émit aucun son. Par contre, lui fit sortir de sa gorge une sorte de grognement avant de parler intelligiblement.
"Tiens, tiens, tiens…", me susurra mon aîné, "Mais qui voilà donc ?"
Son haleine empestait l’alcool que Père rangeait d’un placard hors de notre portée. Il était presque ivre, et le regard qu’il me portait n’augurait rien de bon. Il se déplaça, et ses deux amis m’aperçurent. Je déglutis difficilement tandis qu’il me soufflait au visage les mots suivants.
"Tu sais que tu pourrais rendre les paris plus intéressants, toi ?"
Je voulus faire demi-tour et m’enfermer dans ma chambre, mais mon frère me saisit fermement par le poignet. Je me résistai, et il me prit par la taille des deux bras. Je me débattais alors qu’il m’amenait à leur table, mais rien n’y fit : je n’avais pas la force de lui résister. Il m’assit sur ses genoux, et reprit ses cartes d’une main. Puis il m’embrassa violement. Comparé aux baisers d’Anastasýa, celui-ci était rude et dégoûtant. Je voulus me défaire de son étreinte, mais il appliqua encore plus fort ses lèvres sur les miennes, et commença à m’enlacer. J’essayai de crier mais rien n’y fit. Au bout d’une minute, il desserra son étreinte oppressante, et m’avertit :
"Pousse le moindre cri, et tu le regretteras amèrement, sœurette !"
J’obtempérais, préférant ne pas envenimer les choses. Il eut un sourire satisfait, mais mauvais, et m’embrassa prestement une dernière fois avant de reporter son attention au jeu.
"Je pose une nouvelle donne", dit-il à voix basse pour ses deux comparses en se penchant sur la table vers eux, "Celui qui remporte cette prochaine manche baisera ma sœur !"
"Pourquoi attendre la fin de la manche ?", demanda l’un d’eux qui semblait au moins aussi ivre que mon frère, "Occupons nous d’elle tout de suite, tout les trois !"
Mon sang ne fit qu’un tour à cet instant, alors que mon frère souriait, comme possédé.
"Oui…", finit-il par articuler, "Toi, tu ne donnes pas que des mauvaises idées."
Il me bâillonna de la main, et me porta dans notre chambre, ses deux acolytes sur les talons. Je me débattis en criant à l’aide, mais sa main étouffait tous mes cris, et je finis par tomber sur le lit où il m’avait jeté sans ménagement, pleurant dans le plus grand silence. Puis la lumière fut éteinte. Puis la porte se ferma. Isolement, obscurité, et silence. Leur opération pouvait débuter.
Ils commencèrent par m’embrasser : les deux garçons alternaient chacun leur tour pour se charger de mon cou et du haut de ma poitrine, tandis que mon frère monopolisait à lui seul d’abord mes lèvres, puis ma bouche entière. Je fermai les yeux de dégout, tentant de mon mieux de les repousser. En vain. Je rouvris les yeux devant l’horreur et la douleur morale de leurs actions.
Les baisers laissèrent peu à peu la place aux caresses : mes joues, mes cheveux, ma poitrine, ma taille, mes jambes, mes fesses… peu d’endroits échappèrent à leur vile exploration. Puis ils se mirent à balader leurs mains et leurs lèvres en même temps sur la quasi-totalité de mon corps. Je respirai rapidement, j’étais en nage : je n’en pouvais plus. Quand allaient-ils s’arrêter ?
À un moment, après ce qui me sembla être une éternité de souffrances, mon frère enleva son pantalon et, la moitié basse de son corps dénudée, il s’avança vers mes jambes, qu’il écarta. Je fermai les yeux, m’attendant à ce que la souffrance arrive dans mon corps d’un instant à l’autre. Ses deux compagnons de crime relevèrent ma chemise de nuit, et abaissèrent ma culotte.
J’attendis un long moment. Rien ne vint. J’entrouvris un œil, puis l’autre, stupéfaite. Les deux garçons fixaient mon frère sans comprendre ce qui lui arrivait, et lui restait interdit devant mon corps à moitié nu, en état de choc.
Je le regardai à mon tour, ne voyant pas ce qui avait bloqué et choqué mon frère. Puis je regardai à nouveau ce dernier, essayant de comprendre, lorsque je m’arrêtai sur un détail qui ne m’était pas apparu auparavant, et mon sang se figea. J’avais la même disposition d’entrejambe que lui. Et s’il n’était pas une fille, cela voulait dire que…
"Té… Téves…", articula-t-il du mieux qu’il put, "Depuis q… quand es-tu un garçon ?"
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Téves Kettős
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MessageSujet: Re: Téves Lány Kettős - E unus pluribum   Dim 19 Aoû - 15:02

IV – TEMPORA SI FUERINT NUBILA, SOLUM ERIS
Tout en moi le transpirait, le puait désormais. Depuis ce soir maudit, tout en moi m’humiliait, m’insultait en me le sifflant, en me révélant une vérité qui m’avait été cachée, dissimulée pendant non loin de treize ans.
"Garçon… garçon… garçon… garçon…"
Je n’étais pas une fille. J’étais tout simplement un garçon en robe. Moi qui me moquais il y a encore peu de temps de la vision du frère de Nasta dans une de mes tenues. C’était… pitoyable…
On m’avait menti tout ce temps. Père, Mère… ils m’avaient menti ! Pendant treize ans, ils m’avaient menti ! Pendant treize ans, ils m’avaient fait croire que j’appartenais au beau sexe, me laissant envisager mon amour pour des garçons avec qui j’aurais eu de beaux enfants… tout cela n’était que chimères, mensonges, hypocrisie !
Mon frère était en état de choc lui aussi lorsqu’il découvrit le pot au roses. Il se demanda un moment si ce n’était pas du à l’alcool qu’il avait ingurgité, mais il dut comme moi se rendre à l’évidence : nous étions tous les deux des garçons, et il avait failli violer non pas sa sœur, mais son frère. Cependant, il ne s’en excusa jamais, mais, préférant passer sous silence cette nuit infernale, je ne lui en voulus pas.
Ses deux amis ne semblaient pas avoir entendu sa remarque, car ils attendirent de voir comment il allait réagir, s’il allait franchir le pas décisif et se dépuceler avec sa sœur. Ils attendirent tant et si bien qu’Igaz finit par se souvenir qu’ils étaient là, et il les renvoya.
"Mais…", essaya d’argumenter l’un d’entre eux – il me semble que c’était celui qui avait proposé qu’ils me prennent à trois en même temps –.
"Dehors !", manqua de hurler mon frère, il se rattrapa au dernier moment et murmura cette injonction à la limite du niveau sonore d’une conversation normale.
Ils déguerpirent sans demander leur reste, et nous restâmes tous les deux, mon frère et moi, dans notre chambre, à moitié vêtus. Nous nous en aperçûmes et nous nous empressâmes de nous rhabiller convenablement. Puis mon aîné prit la parole. Quand il parla, je vis que les effets néfastes de la boisson semblaient s’être effacés chez lui.
"Je crois que tu as des explications à me faire, Téves…"
"Mais je…", essayai-je de dire, avant d’être interrompu.
"C’est plutôt nous qui avons des explications à vous faire, les enfants…"
Nous nous retournâmes, et vîmes Père et Mère dans le cadre de la porte de notre chambre. Père tenait notre génitrice dans ses bras, qui elle semblait gênée par ce qu’elle avait à nous dire.
"Mère ? Père ?", s’étonna Igaz, "Mais que dites-vous ? C’est à Téves de m’expliquer toute cette mascarade, pas à…"
"Igaz", le coupa notre Père, "Téves vient de découvrir en même temps que toi ce que nous vous avions caché pendant toutes ces années."
Ils nous emmenèrent dans la pièce principale, et ils commencèrent à nous raconter l’histoire du début. J’appris tout, et je compris tout : ma naissance, les jumeaux de même sexe, mon éducation en tant que fille… Tout me paraissait logique, mais je n’en étais pas au point de pardonner mes parents pour ceci.
À ce point-ci du récit, je ne savais plus vraiment comme me considérer : garçon travesti ? véritable fille ? androgyne ? hermaphrodite ? tout et rien en même temps ? Il est donc possible que je n’utilise pas de genre véritablement bien défini pour parler de moi.
Père et Mère nous firent promettre de ne rien révéler à qui que ce soit : il voulait éviter d’attirer les foudres du village entier sur notre famille, et en cela, je les rejoignais. Je me tus également sur la tentative de viol que j’avais failli subir, et je pense que ce fut la seule fois où mon frère me remercia – bien qu’indirectement, certes ; jamais, au grand jamais, il ne se serait "abaissé" à faire une chose pareille –.
Je continuai donc de vivre en tant que fille. Et, depuis que je connaissais la vérité, je n’avais plus qu’une seule crainte : de me faire découvrir, ou de laisser transparaître une quelconque chose qui aurait pu me trahir. Encore heureux, mes treize ans de vie féminine m’avait entraîné aux situations de la vie de tous les jours, et je pus me limiter à mes habitudes.
Je ne me sentais fille en totalité que lorsque j’étais seule avec Anastasýa. Là, lorsqu’elle me prenait dans ses bras, lorsque nous nous embrassions, Téves Lány était de retour comme au premier jour de notre relation. C’était peut-être débile, puisque, en me sachant garçon, nous n’aurions pas eu à vivre cette idylle cachée. Mais je me sentais féminine avec Nasta, et nous nous complaisions dans notre relation homosexuelle.
Je n’avais rien dit à ma petite amie de ce que j’avais découvert sur moi ce soir-là. Je préférais qu’elle ne le sache pas. Pourquoi ? Je ne savais pas vraiment… Peut-être avais-je peur de sa réaction, de savoir si elle m’accepterait toujours ? Peut-être me sentais-je assez féminine pour oublier la chose quand nous étions ensemble ? Peut-être était-ce parce que j’avais promis à mes parents de ne rien dire à personne, pas même à nos amis les plus proches ? Peut-être… peut-être… Je ne pouvais pas vraiment donner de réponse à cette question, et je passais donc sous silence la chose. Pourtant, j’aurais peut-être du jouer franc jeu avec elle dès le début, cela aurait put éviter de passer pour une menteuse, et nous épargner certaines scènes désagréables…
Ce fut un jour comme les autres qui commença ce matin là. Nous étions au début du moi d’Avril, et le printemps revenait enfin dans la région. J’avais passé mon treizième anniversaire deux mois auparavant, et rien n’avait vraiment changé depuis que Père et Mère nous avait raconté mon histoire damnée.
Je me levai de bonne heure, pratiquement en même tant que mon aîné, et je lui jetai un regard interrogatif. Ce dernier détourna ses yeux de moi et regarda le mur du fond.
"Igaz…", commençai-je, mais n’ayant rien à ajouter derrière, je me tus et il plana dans la pièce un long silence.
Il finit par sortir de la chambre, et j’en fis de même cinq minutes plus tard. Le soleil commençait à poindre par la fenêtre de la salle. Je me souvins alors qu’Anastasýa m’avait donné rendez-vous à l’aube devant chez elle, pour aller "cueillir des herbes sauvages". Je m’éclipsai alors le plus discrètement que je pus, laissant pour une fois à mon adorable frère les tâches ménagères qui m’étaient habituellement destinées.
Ah… Si seulement tout pouvait se dérouler tel que nous le planifions, ce serait non seulement merveilleux, mais en plus cela éviterait à par exemple à ce qui est arrivé ce jour-là de se produire…
Nasta était en retard ce matin. Il me fallut attendre la demoiselle une bonne dizaine de minutes, à l’abri des regards dans l’orée de la forêt, puis nous pûmes partir passer une matinée tranquille à l’abri des regards indiscrets, profiter de la fraîcheur du matin et du calme de la nature pour nous retrouver ensemble, seules, complices…
Alors que nous venions de nous embrasser, Nasta dut voir que quelque chose me tracassait, car elle me regarda avec insistance, et me demanda :
"Téves ? Tout va bien ?"
Je ne savais que lui répondre. Comme toutes les autres fois, j’étais paralysé et ne pouvait lui parler de ce que j’avais sur le cœur. Je bafouillai une réponse, mais elle m’empêcha de continuer en m’embrassant et en me prenant dans ses bras. Je devins rouge, mais je me sentis encore une fois en sécurité dans ses bras, et je fermai les yeux.
Lorsque je les rouvris à peine dix secondes plus tard, je crus avoir une attaque cardiaque. En face de moi, à dix mètre à peine de nous dans le sous-bois, Igaz nous regardait, la bouche grande ouverte, en état apparent de choc.
Il fallait bien que cela arrive un jour. Mais pourquoi diable était-il arrivé bien trop tôt ?
Je ne réussis pas à articuler le moindre mot, me contentant de monosyllabes à l’intention de mon amie qui n’avait pas vu arriver le danger pour le moment.
"A… A… na… ta… là… der… ère… toi… il… mon…"
Elle ne comprenait pas un traitre mot, et c’était bien normal. Elle finit pourtant par se retourner, et aperçut elle aussi mon frère. Et à son tour, elle fut en état de choc. Personne ne comprenait vraiment ce qui se passait ici, ou faisait plus exactement semblant de ne pas comprendre ce qui se passait. Malheureusement, les faits étaient ce qu’ils étaient : notre liaison secrète avait été découverte, et ce n’était pas forcément par la bonne personne.
Mon aîné s’en fut rapidement avant que j’ai pu lui dire quoi que ce soit. Je lui courus après, laissant Nasta sur place, mais ne réussissant pas à le rattraper. Encore quelques dizaines de mètres, et il allait atteindre le village, et nous serions faits, Anastasýa et moi-même. Nous serions des bêtes, des monstres reniés et rejetés de tous. Nous serions les suppôts de Satan en personne.
Pourtant, il s’arrêta devant le village, et se retourna dans ma direction. Je me demandai ce qu’il allait faire, s’il préférait attendre que je vois moi-même mon secret étalé au grand jour devant tous nos voisins. Pourtant il ne fit rien de tout cela : quand je fus à son niveau, il me prit par la main et m’entraîna sans un mot jusqu’au pas de porte de notre maison ; là, il nous enferma dans notre chambre, fixant la porte, n’osant me regarder comme le matin même. Je m’assis sur mon lit, attendant qu’il réagisse, puis il demanda enfin sans se retourner vers moi.
"Depuis combien de temps t’acoquines-tu avec elle ?"
Je ne savais que répondre. Si son ton n’était pas agressif, il n’en paraissait pas moins dangereux et sûr de lui, désirant à tout prix des réponses à ses questions.
"Depuis combien de temps ?", répéta-t-il en baissant d’un ton et en me regardant enfin, "Réponds-moi, Téves !"
Je ne pus rien dire, j’avais la gorge complètement desséchée par l’émotion et la surprise. Il finit par avoir une réponse au bout de deux minutes de silence.
"C’était un pur hasard, un accident pour ma part. Le même jour où tu as failli… ou nous avons découvert que… ce jour-là."
"Non mais tu imagines ce que diraient Père et Mère si c’étaient eux qui avaient découvert ceci ? Et le reste du village ? Il semblerait que, pour toi, 'Bolus' soit déjà loin, non ?"
Je ne répondis tout d’abord rien. Puis je le fixai avec un nouvel aplomb, un aplomb qui ne me serait sûrement jamais venu si je n’avais pas appris quelques temps auparavant que mon sexe naturel était celui d’Adam. Mon frère lui-même en fut hébété.
"En quoi cela peut-il bien t’intéresser, Igaz ? Tu ne m’as jamais porté dans ton cœur, tout cela parce que j’étais la 'petite chérie de Père et Mère'. Tu me détestes depuis notre plus jeune âge. Alors qu’en aurais-tu à faire si jamais tout ceci était exposé ?"
Il ouvrit la bouche pour répondre du tac au tac, mais la referma et seul le silence me répondit en premier lieu. Il regarda le mur qui était à ma gauche, et, d’un air triste, il avoua comme blessé :
"Ce n’est pas de toi dont je me soucie. C’est de la fille que j’aime et que je souhaite protéger dont il s’agit…"
"N… Nasta ? Tu es tombé amoureux d’Anastasýa ?"
Je n’osai le croire. C’était une situation tout à fait burlesque : un triangle amoureux s’était formé à mon insu, et c’était mon propre frère qui en formait le sommet. Ce dernier ne répondit pas, mais je vis qu’il rougissait : j’avais visé juste.
"Que vas-tu faire, alors, Igaz ?", demandai-je, quelque peu radouci, "Tu ne vas pas nous dénoncer, si ?"
Il se tourna vers moi, et son air triste me fendit le cœur. Le sien devait être en miettes pour qu’il m’affiche ainsi ses sentiments.
"Non, je ne dirais rien. Jamais je ne me le pardonnerai si jamais il arrivait quelque chose à Anastasýa par ma faute. Jamais…"
Malgré tout, la rumeur circula rapidement dans le village, bien que mon frère me certifiait qu’il n’avait rien à voir là-dedans. Les ragots et murmures de taverne devinrent rapidement une protestation grondante, se déformant et s’amplifiant de plus en plus, et mon amie fut bien vite amenée à s’expliquer devant une foule en colère.
On ne m’aimait pas beaucoup dans le village, pour ainsi dire, on ne m’aimait pas du tout. Mais s’il y a bien une chose qu’on ne peut reprocher à ceux avec qui je vivais, c’était leur unité et leur coopération lorsque l’un d’entre nous était mis en porte à faux injustement. Et là, Anastasýa n’avait pas de chance : non seulement le crime dont elle était accusée – m’avoir forcé à avoir une relation de femme à femme avec elle –, mais en plus elle était une "étrangère" pour tout le village, elle n’était pas d’ici, et on avait rarement bien accueilli qui que ce soit durablement.
"Réponds-nous, mégère !", entendait-on déjà dans la foule venu à sa porte, "Qu’as-tu fait à notre enfant ?! Comment l’as-tu ensorcelée ?!"
Nasta tenta de leur expliquer notre histoire, mais elle ne pouvait jamais finir sa phrase, étant toujours interrompue par des invectives lancées dans sa direction, quand ce n’était pas des pierres ou des fruits trop mûrs.
"Que nous caches-tu d’autre, maraude ?", dit une vieille femme en tirant sur son bandeau d’un geste si violent qu’elle le lui arracha en même temps qu’un cri de douleur. Et là, il y eut un longue vague d’effroi et de stupéfaction dans l’assemblée, suivie d’un silence de mort.
Sous une trace de griffure encore sanglante laissée par la vieille mégère apparaissait aux yeux de tous l’œil droit d’Anastasýa, sa couleur damnée se reflétant dans un dernier rayon de soleil matinal, celui-ci préférant se cacher derrière un nuage pour ne pas regarder la révélation.
Un mot fut alors repris en cœur par la foule :
"Sorcière !"
Il ne leur fallut pas longtemps pour se décider à attaquer ma pauvre amie, qui ne pouvait se défendre et fut traînée par quatre hommes du village sur la place du marché, et attachée au poteau d’un étalage. Commença alors un rapide procès que l’on aurait pu qualifier de "procès de sorcière"… si Anastasýa en avait été une !
Je me sentis mal à l’aise. Je ne pouvais laisser faire cela, pas tandis que je pouvais changer les choses. Alors qu’Ivan, le forgeron, déclamait à qui voulait bien l’entendre des maux et des méfaits que Nasta n’avait pas commis, je fis irruption en plein milieu de la scène.
"Attendez !"
"Petite, ce n’est pas la place d’une fille de participer à ces débats. Rentre chez toi !", me dit gentiment mais fermement Ivan.
Je pris mon courage à deux mains, et finit par révéler ce que je savais enfin.
"Nasta n’est pas une sorcière ! Elle n’y est pour rien ! Notre relation n’avait rien de criminel, puisque je suis un garçon !"
Ce fut la stupeur dans l’assemblée, comme s’ils ne savaient plus vraiment quoi dire, plus vraiment quoi faire. Puis quelqu’un cria :
"Vous voyez ! La sorcière l’a même ensorcelée, elle ne sait plus qui elle est !"
Cri qui fut reprit par la foule en délire. Ivan opina du chef, puis me fit signe, un peu plus fermement cette fois, de décamper pendant qu’ils jugeaient Nasta. J’essayai encore une fois de les raisonner, leur soutenant que j’étais bel et bien un jeune homme et non une demoiselle. Rien y fit ; il était certainement plus facile de faire changer le sens du torrent de montagne que de faire changer d’avis tous ceux-là. Je n’avais plus vraiment d’autre choix : il me fallait passer aux preuves.
Je déchirais d’un coup sec ma tunique au niveau de ma poitrine. Le linge qui m’enveloppait le torse se déroula petit à petit, laissant tomber au sol ce qui le remplissait et le rembourrait. Nouvelle stupeur dans la foule, nouveau silence.
"Mais… alors…", bégaya Ivan.
"Bolus… Téves est…"
"Cette fille est un garçon ?"
Je ne fis aucun commentaire, regardant leurs visages hagards, attendant des réactions plus construites. La première vint de Nasta.
"Téves… tu… tu… ?"
Je me retournais vers elle, une ébauche de sourire triste aux lèvres. Je montais sur l’étale, et commençai à la détacher. Lorsqu’elle fut en mesure de bouger, elle me mit son poing en plein milieu de la figure. Le nez en sang, je reculai, titubant, et m’affalai au sol.
"J’avais confiance en toi… Idiote ! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?! J’aurais pu comprendre, accepter… Petite imbécile ! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?!"
Elle s’en fut en courant et en pleurant dans le village. Mais personne ne la retint, toute leur attention était portée sur moi, sur ma révélation et sur ce qu’ils allaient faire de moi.
Tout alla très vite. J’étais jugé en tant que sorcier-sorcière, être maléfique, habité par le Malin… je ne me souviens plus de tout les noms qu’on me donna à ce moment-là. Certains étaient très influencés par mon œil. Je n’écoutais pas tout, encore sous le choc d’avoir perdu l’amour et la confiance de la seule personne qui avait choisi de m’accepter. Je ne repris entièrement conscience du monde extérieur que lorsqu’il fut question de mon avenir.
"Au nom de tous,", disait Ivan, "Je te maudis, Téves Lány Kettős. Le Malin semble s’intéresser à toi, et nous ne voulons pas être mêlés à ceci… Pourtant, et je vais sûrement être en désaccord avec beaucoup d’entre nous, mais j’ai décidé de te laisser une chance de survie. Je te bannis de ce village, Téves Lány Kettős ! Qu’on ne te revoie jamais par ici, ou la sanction sera capitale…"
Alors qu’il prononçait ces derniers mots, un coup de tonnerre et un éclair tombèrent non loin du bourg. La pluie tomba d’abord doucement, puis de plus en plus dru. Je baissai les yeux vers le sol, et Ivan en profita pour se saisir de mes cheveux et les couper d’un coup d’un seul. C’était là le traitement rituel réservés aux bannis de par chez nous. Je me relevais, fixant toujours le sol, ne rencontrant de toutes manières que des regards hostiles sur mon chemin. Je ne vis pas mes parents dans la foule, et c’était peut-être mieux ainsi…
Je ne les revis pas avant de partir. Les seuls personnes que je connaissais réellement que je revis avant de quitter définitivement mon village natal fut Anastasýa, recroquevillée dans les bras d’Igaz. Lorsque mon regard croisa celui de mon frère, il eut un sourire qui me déchira encore plus le cœur : il n’avait pas tenu sa promesse. Il avait parlé…
Ce fut le dernier souvenir que j’emportai de mon village. Ensuite, ce fut les étendues sauvages. J’étais seul, mes vêtements étaient déchirés et sales, pleins de boue noirâtre. De l’eau coulait sur mon visage, mais je n’aurais pu dire si c’était la pluie ou mes pleurs. J’eus ma réponse peu après : ces larmes-ci ne venaient pas du ciel. Je tentai de me retenir au maximum, mordillant mon doigt pour éviter cela, mais je n’y arrivai pas, et fondis en pleurs, cris et larmes…
C’était il y a deux ans. Pourtant, j’ai l’impression que, lorsque le soleil se lève le matin sur le monde, il s’agit uniquement de la veille…


Aspect HRP :
Avez-vous un autre surnom, en tant que joueur ? Dyrlian ou Naeren, à vous de voir
D'où avez-vous connu le fofo ? par un certain Lou ici présent
Depuis combien de temps rpez-vous ? ça doit bien faire… *compte sur ses doigts* trois ans maintenant
Qui est l'auteur de votre avatar (si vous le connaissez) ? editingninja, mais image retouchée également par mes soins (par contre, pour les autres images, je ne possède pas les crédits)

Significatifs des noms : "téves", faux, erroné ; "lány", jeune fille ; "kettős", jumeau
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MessageSujet: Re: Téves Lány Kettős - E unus pluribum   Dim 19 Aoû - 17:48

Comme dit il y a quelques jours déjà : bienvenue Téves !

Ta fiche est juste excellente, il n'y a rien à redire.

C'est pourquoi suis ravie de te valider !

Nous te souhaitons un bon RP parmi nous ! Tu intègres le groupe des Pélerins, ta spécialité est acceptée. 40 points de spécialités vont être crédités sur ton compte, tu pourras les affecter en combat ou dans tes spécialités ou encore les conserver au chaud pour l'avenir.

À bientôt, dans le jeu !
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MessageSujet: Re: Téves Lány Kettős - E unus pluribum   

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Téves Lány Kettős - E unus pluribum
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